En France depuis 2017, la lutte contre les violences faites aux femmes a été érigée en « grande cause nationale ». Pourtant, derrière les chiffres officiels et les campagnes de communication, une réalité persistante demeure : celle de violences et de féminicides qui ne diminuent pas et un « mur » institutionnel persistant.
En effet, pour de nombreuses femmes, briser le silence ne marque pas la fin du calvaire, mais le début d’une confrontation épuisante avec une machine administrative et judiciaire souvent sourde et parfois même hostile. Lorsqu’une victime franchit le seuil d’un commissariat ou d’un tribunal, elle n’attend pas seulement une sanction, mais une reconnaissance de son statut, une protection réelle et une assistance durable pour lui permettre de se reconstruire. Mais il semblerait que ce soit sur ces derniers points que le système vacille et les plonge dans un mécanisme dissuasif. Si les
concernées parlent, elles prennent de nouveaux risques : celui de devenir la personne à blâmer, de perdre la garde de leurs enfants ou de tomber dans la précarité, la marginalisation et in fine dans une nouvelle forme de détresse, celle qui découle de la violence institutionnelle.
L’institution a choisi son camp : celui de la protection du « frère d’armes » plutôt que celle de la femme violentée. Début 2022, Marion franchit les portes d’une gendarmerie en Gironde. La veille, elle a cru mourir :
« Il m’a cogné au visage, m’a traînée au sol, l’une de ses mains plaquée très fort contre ma bouche pour m’empêcher de hurler. » Le certificat médical est sans appel : contusions, ecchymoses cervicales et un syndrome de stress aigu. Pourtant, l’accueil qui lui est réservé ne ressemble en rien à une prise en charge de victime.
Elle n’est pas reçue dans la confidentialité d’un bureau, mais dans une salle d’attente, entre deux portes. Lorsqu’elle mentionne le profil de son agresseur, qu’elle qualifie d’ancien militaire psychologiquement fragile, le mécanisme de protection institutionnelle s’enclenche, mais pas en sa faveur. Au lieu de recueillir sa plainte, le gendarme l’en dissuade explicitement explique Marion :
« Il me répond que je ne devrais pas porter plainte car cet homme est déjà très fragile et pourrait faire une bêtise… se suicider par exemple. »
Sous le choc, culpabilisée par celui qui représente la loi, elle repart sans que son agression ne soit enregistrée. Ni plainte, ni main courante. L’institution a choisi son camp : celui de la protection du « frère d’armes » plutôt que celle de la femme en danger.
Quatre ans plus tard, les séquelles sont indélébiles. L’agresseur, jamais inquiété, a continué ses intimidations, et la victime vit toujours dans l’évitement et la peur. « La gendarmerie m’a fait me sentir illégitime… Elle m’a donné l’impression de ne pas avoir de valeur suffisante pour être protégée. Elle m’a abandonnée. »
La garde des enfants : quand la justice récompense l’agresseur
Il y a aussi l’histoire de cette femme et d’un piège qui s’est refermé pendant vingt ans. Mariée très jeune, elle subit dès ses noces le contrôle total d’un homme, un « tyran domestique » qui lui interdit de travailler, l’isole et la soumet à des humiliations quotidiennes. Suite à un signalement, un policier gagne difficilement sa confiance, il la soutient, « ne la lâche pas » et elle trouve enfin la force de s’enfuir pour sauver sa peau. Mais pour ce faire, elle doit laisser ses enfants derrière elle le temps de se reconstruire une stabilité financière, celle-là même que son mari lui a refusée pendant deux
décennies.
Le tribunal correctionnel finit par reconnaître son calvaire : l’ex-mari est condamné par le parquet pour violences conjugales commises en présence des enfants. On pourrait croire la protection enfin acquise ; mais devant le Juge aux Affaires Familiales (JAF), la réalité bascule.
L’OPJ (Officier de police judiciaire) qui a suivi le dossier ne cache pas son amertume face à la décision qui a suivi : « Le juge, ayant pourtant les réquisitions du tribunal et sachant l’ex-mari violent, a préféré laisser la garde au père. Il a estimé qu’il travaillait et qu’il avait un salaire plus décent pour en avoir la garde exclusive. »
Le magistrat a donc tout bonnement ignoré que la précarité de la mère était le résultat direct de vingt ans de violence économique. Pire, il a confié l’éducation des enfants à un homme qui, selon le policier, « ne s’en était jamais occupé auparavant, mais qui a su utiliser sa position sociale comme un bouclier ». Pour cet enquêteur, le constat est amer : « Ça a été sa victoire pour se venger d’elle. » En voulant privilégier le « confort matériel », la justice a scellé le destin de cette famille, transformant le droit de garde en un dernier outil d’oppression pour l’agresseur et une violence supplémentaire pour la victime. Un déni et des violences difficilement chiffrables
Ces histoires pourraient être isolées et les chiffres précis sur la « violence institutionnelle » restent un exercice complexe, tant le système peine à s’auto-évaluer. Pourtant, un miroir existe : celui des travaux de la CIIVISE (Commission Inceste). Bien que centrés sur les enfants victimes d’inceste, ses constats sur le traitement judiciaire des mères “protectrices” éclairent violemment les failles rencontrées dans les dossiers de violences conjugales.
Les chiffres transmis par la Commission sont sans appel : 70 % des dossiers où il est question d’inceste sont classés sans suite. Et quand la parole émerge, elle est souvent retournée contre celle qui l’apporte puisque dans 80 % des cas, il s’agit de la mère qui dénonce les violences ; et c’est cette dernière qui se retrouve disqualifiée par l’institution, accusée d’être « fusionnelle », trop « protectrice » ou de vouloir « aliéner » le père.
Ces statistiques nationales expliquent donc en partie l’inexplicable. Ce que racontent les femmes n’est pas une série de malchances locales : c’est l’illustration concrète d’une machine nationale qui préfère encore trop souvent le silence des victimes au vacarme de la justice.
En continuant de séparer l’homme violent du « bon père » ou en protégeant les carrières des agresseurs sous prétexte de fragilité, l’État se rend complice d’une double peine pour les victimes qui restent prioritairement des femmes et des mères. Tant que la justice française refusera de regarder la violence de genre comme un système de domination global plutôt qu’une série d’incidents isolés, les cas de violence ne diminueront pas ; car la vraie question n’est plus de savoir si les femmes parlent, mais quand les institutions décideront enfin de les croire. L’exemple de l’Espagne, avec ses tribunaux spécialisés et sa forte mobilisation citoyenne, montre qu’une autre
voie est possible ; mais la France a-t-elle la volonté, et est-elle prête, à s’inspirer de ses voisins ibères et passer de la communication politique à une réelle révolution judiciaire ?
Eugénie Ducher